Durant l’été 1947, le moine de petit habit Sophrone, vingt-six ans, se présenta à l’ermitage et demanda avec insistance au Père Arsène et à l’Ancien Joseph de l’accepter pour disciple. Originaire de l’île de Chypre, il y avait d’abord vécu au Monastère de Stavrovouniou. Pour des raisons spirituelles, l’Ancien de ce Monastère, le Père Cyprien, l’avait envoyé avec sept autres poursuivre leur formation monastique au Mont Athos. Le moine Sophrone éprouvait un besoin fondamental de trouver un guide spirituel expérimenté. Il entendit parler de l’Ancien.

« Ni le lieu, ni notre mode de vie ne permettent à d’autres de venir s’installer ici. » Telle fut leur réponse. Encore…« À force de supplications, j’arrivai à leur arracher la promesse qu’ils prieraient et feraient tout ce que Dieu leur inspirerait de faire. Lorsque, le lendemain, après une attente angoissée, l’Ancien consentit à me recevoir, une nouvelle page s’ouvrit dans mon humble existence. Tout ce que je recherchais avec nostalgie et que j’envisageais comme un rêve lointain, se réalisait. »

L’environnement était très austère, l’habitat précaire (au moins deux fois par semaine, il devait céder sa cellule au Prêtre qui venait célébrer), la pauvreté incroyable, et en plus il était venu sans vêtement d’hiver. Ces conditions de vie très dures lui suscitaient seulement une joie profonde, mais aussi la crainte de ne pas être à la hauteur et de ne pouvoir rester. Finalement, l’Ancien le reçu paternellement dans sa filiation spirituelle et lui conféra le grand habit monastique, donnant son propre nom à celui qui devait devenir l’Ancien Joseph de Vatopaidi (†2009).

La même année, le 26 septembre, le Père Arsène était descendu à l’embarcadère de Sainte-Anne et y attendait le petit bateau qui emmenait les pèlerins tout doucement, depuis le monde jusqu’à la Sainte Montagne, quittant la rive de l’éphémère pour gagner celle de l’éternité.

Il s’adressa à un jeune garçon de dix-neuf ans qui venait de débarquer, le corps affaibli par les privations dues à la guerre.

« Ne serais-tu pas Jeannot de Volos ? me demanda-t-il.

Si, Révérend Père, lui répondis-je, mais comment me connaissez-vous ?

Ah, dit-il, saint Jean Baptiste est apparu cette nuit à l’Ancien Joseph et il lui a dit : “Je t’apporte un agnelet, mets-le dans ton enclos.” »

Le futur Père Éphrem de Philothéou fut alors rempli de reconnaissance envers le prophète et Précurseur du Christ dont il portait le nom, étant né le même jour (24 Juin). Il est maintenant missionnaire aux États-Unis. Son confesseur dans le monde appartenait à la première génération de disciples de l’Ancien.

L’Ancien demanda à ses deux nouveaux disciples de lui construire, avec l’aide de leur frère spirituel le Prêtre Éphrem, une petite cabane, sans fenêtre ni aération, au bout de la corniche, afin de leur céder sa cellule et de mieux s’isoler pour progresser dans ses ascensions spirituelles.

En 1941, des soldats Bulgares, alliés des Allemands, qui occupaient la région de Drama, avaient capturé Charalampos, neveu et filleul du Père Arsène, avec d’autres paysans. Il pria saint Georges de les délivrer, faisant le vœu de devenir moine. Un mystérieux officier athlétique surgit alors dans la prison et donna l’ordre de les libérer, puis disparut. Différents évènements cependant le retinrent dans le monde jusqu’à la fin de l’été 1950, quand il parvint au Mont Athos. Il avait quarante ans.

La pauvreté de l’ermitage où vivait son oncle le déconcerta. L’Ancien Joseph, pour le tester, se tourna vers le Père Arsène : « Arsène, ton filleul te dit qu’il veut devenir moine. Vous allez faire ensemble trois mille prosternations pour voir, et ensuite ramène-le moi qu’on en rediscute ! » Menant déjà dans le monde une vie très ascétique, la chose ne fut pas trop difficile pour lui ; mais il termina bien après son oncle, qui avait alors soixante-quatre ans. Par respect pour son compagnon de lutte, l’Ancien lui garda son nom de baptême à la tonsure. Il devint en 1979 Higoumène du monastère de Dionysiou (†2001).

Une fois, un habitant d’Ouranopolis, enfant spirituel de l’Ancien, se trouvait avec eux. À cette époque, la Sainte Montagne était en déclin et se dépeuplait. L’Ancien lui dit alors, montrant ses trois disciples : « Tu vois ces moinillons ? Un jour, ils rempliront le Mont Athos ! »

Sources : Textes condensés et complétés, extraits des ouvrages « L’ancien Joseph l’Hésychaste » du Père Joseph de Vatopaidi (†2009), Éditions du Cerf, Paris, 2002 et « Joseph l’Hésychaste, Lettres Spirituelles » Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne 2005, dans la collection « Grands spirituels orthodoxes du XXe siècle » dirigée par Jean-C1aude Larchet et traduits par Yvan Koenig. « Papa-Charalampos de Dionysiou, le simple Higoumène et maître de la prière spirituelle » du Père Joseph de Dionysiou, en cours de traduction dans la même collection.